La tenue des frères de l’Hôpital à la fin du XIIe siècle

La recréation de la tenue d’un ordre religieux pour une période aussi haute est rendue malaisée par le peu de sources disponibles, ou plutôt, par leur difficile interprétation. D’autre part, la vision uniforme qui est généralement donnée de l’équipement des frères combattants ne semble pas raisonnable pour des matériels qui ont été utilisés sur plusieurs siècles dans une zone géographique extrêmement vaste.

Ensuite, l’étude de l’histoire même des premières années de ces ordres et leurs premières règles et coutumes reste à faire de façon satisfaisante. Notre démarche a donc été de rechercher les éléments dont nous disposions de façon sûre puis de nous y appuyer pour proposer une lecture vraisemblable de ceux-ci, sans que pour autant il soit possible d’affirmer que cela soit ainsi d’une façon définitive. D’autres hypothèses et restitutions, tout aussi valables que les nôtres, existent par ailleurs : voir le travail autour du personnage d’Isarn pour l’association des Guerriers du Moyen Age [1]

Nous avons travaillé par élimination et recoupements, adoptant au final une proposition qui n’a de valeur que par son existence et qui demande encore beaucoup de travail de recherche et d’analyse pour être infirmée, validée ou améliorée.

Les textes règlementaires de l’Hôpital

La règle de Raymond du Puy

Il existe trois articles s’intéressant aux vêtements dans la règle de Raymond du Puy, celle qui était appliquée à la fin du XIIe siècle [2]. Le texte en est le suivant (retranscription et traduction extraites de Alain Beltjens, Les cinq règles auxquelles furent soumis les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem en Terre Sainte et à Chypre, Bulletin de l’Ordre de Malte, (9):4-23, 2001) :

- Article 8. Des dras & des viand[e]s des fre[re]s.
Denqui endroit nos deffe[n]dons que les fre[re]s ne vestent dorenavant dras. ysambruns. ne Galembruns. ne pennes sauvages. ne fustaines. (...) Et onques ne gisent nuz. mais [v]estus. en chemises de laine ou [d]e lin ou en autres quelconques vestim[enz].
Traduction :
Article 8. Des draps et de la nourriture des frères.
Nous faisons ensuite défense aux frères de porter dorénavant des draps de couleur brillante ainsi que des fourrures et des futaines. (...) Et qu’ils ne se couchent jamais nus, mais vêtus soit de chemises de laine ou de lin, soit de n’importe quel autre vêtement.

- Article 14. Quel office lo[n] doit faire [por les] fre[re]s mors.
(...)Encore touz les vestimenz dou fre[re] mort seent donnez a pour[es].(...)
Traduction :
Article 14. Des offices que l’on doit célébrer [pour les] frères défunts.
(...) En outre, [nous décrétons] que tous les vêtements du frère défunt soient donnés aux pauvres.(...)

- Article 19. Que les fre[re]s portent en lor piz le signe de la croiz.
Enco[r]e touz les fre[re]s de toutes les hobediences qui desoranav[an]t se offriront a deu & au saint hospital de J[e]r[usa]l[e]m porte[nt] la croiz en lor chapes & en lor manteaus a lonor de deu & de la sainte croiz deva[n]t lor piz. que dex par celui confanon. foy. euvre, & hobedience nos gart & deffende en Arme & en cors aveuc [t]ouz nos bie[n]faitours crestiens de la poeste dou deable en ce siecle & en lautre Amen.
Traduction :
Article 19. Que les frères portent sur leur poitrine le signe de la croix.
En outre, [nous ordonnons] que tous les frères de toutes les obédiences qui dorénavant se consacreront à Dieu et au saint Hôpital de Jérusalem portent devant leur poitrine la croix sur leurs chapes et sur leurs manteaux en l’honneur de Dieu et de la sainte Croix, afin que Dieu nous protège par cet étendard, ainsi que par la foi, les oeuvres et l’obéissance et qu’il défende notre âme et notre corps ainsi que tous les bienfaiteurs chrétiens contre la puissance du Diable en ce siècle et dans l’autre. Ainsi soit-il.

Modifications de Margat

Les statuts de Margat précisent en 1204-1206 :
"Chascun samedi se puissent les freres seigner, se mestier lor est, par congié, et à III mangiers ayent pitance. Les frères doivent avoir III chemises et III braies, et une cote et une chape, et III draps en lit et le quart en sac, garnache et supe, et II manteaus I à penne et autre sans penne, et chauces de lin et de laine"

Nos propositions

Tout d’abord, il faut absolument garder à l’esprit que ces propositions de restitution se basent sur un ensemble de suppositions et d’hypothèses et qu’elles ne sont pas directement prouvées par des sources claires et sans ambiguités. De plus, il n’est pas à exclure que des spécificités locales et/ou temporelles aient existées, le cas étant avéré pour d’autres ordres réguliers à notre période [3]. Enfin, notre faisceau de présomptions ne peut pas s’appliquer à d’autres périodes, surtout pas pour d’autres plus tardives. Nos hypothèses ne nous semblent pas pouvoir être applicables au-delà de la première décennie du XIIIe sans que le fragile assemblage ne s’effondre.

Nous avons retenu l’habit comme possédant deux parties. La première, qui ne possède pas de particularité, s’appuie sur la tenue habituelle des contemporains : braies, chemise (de lin ou de laine), cotte, chausses (de lin et de laine). La seconde, qui constitue à proprement parler la vêture du frère se compose de trois éléments : une chape, une garnache et un manteau (ce dernier en deux exemplaires, un doublé de fourrure et un non-doublé). C’est sur ce second élément de la tenue que nous allons préciser les choix retenus. Le problème est de relier les pièces listées dans les statuts de Margat à une réalité matérielle, en particulier pour déterminer ce que désignent précisément la chape et la garnache pour lesquels des problèmes de vocabulaire se posent pour notre période. Leur attribution à chacune des pièces n’est donc qu’une proposition certainement arbitraire et rien ne permet d’affirmer de façon définitive que nous soyons dans le vrai.

La garnache

La définition de la garnache est très fluctuante et elle peut être rattachée à un vêtement assez large, aux manches très amples, voire parfois à peine dessinée, généralement considéré comme plus tardif (essentiellement XIVe, mais dont un exemple XIIIe donné est porté par un clerc [4].

Nous avons donc retenu donc pour l’instant l’idée d’un vêtement très simple, ample à larges manches, qui doit se porter sous la chape et le manteau, sans spécificité de coupe ou de patron.

La chape

La chape est le vêtement qui porte, avec le manteau, la croix de l’ordre. Il doit donc s’agir d’un vêtement qui est placé sur les couches supérieures. D’autre part, on sait que les communautés bénédictines portaient par-dessus leurs vêtements un scapulaire pour les travaux extérieurs [5], comme c’est par exemple le cas dans la tenue cistercienne, voir figures 3, 4 et 5. Ce terme, assez peu usité au Moyen Age en dehors de l’Italie était souvent remplacé par le terme de cuculle, ou coule [6].

Quelle que soit l’appelation, qui varie d’un ordre à l’autre, ce qui caractérise généralement ce type de vêtements, c’est qu’ils sont à capuche, d’une forme simple, composée de pans rabattus devant et derrière, cousus sur les côtés. Cela correspond par exemple à des illustrations extraites du Hortus Deliciarum, mais dont l’ampleur semble peu en adéquation avec un vêtement de travail (voir figures 1 et 2). Néanmoins, cela semble cohérent avec l’attribution traditionnelle du terme de chape à un vêtement ressemblant à un manteau, à capuche, porté par-dessus les autres vêtements. Il ne peut être exclu que, chez les Hospitaliers, la tenue ait été limitée en largeur pour en faciliter le port (comme dans les figures 3, 4 et 5 pour les cisterciens) mais ait conservé son appellation.

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Figure 1 - Hortus Deliciarum
Jardin des Délices, Alsace, fin du XIIe siècle, couvent du Mont Sainte-Odile sous la direction de l’abbesse Herrade
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Figure 2 - Hortus Deliciarum
Jardin des Délices, Alsace, fin du XIIe siècle, couvent du Mont Sainte-Odile sous la direction de l’abbesse Herrade
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Figure 3 - Moralia in Job
Premier tiers du XIIe siècle, abbaye Notre-Dame de Citeaux, Dijon, Bibliothèque municipale, manuscrit 0173, folio 59r.
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Figure 4 - Moralia in Job
Premier tiers du XIIe siècle, abbaye Notre-Dame de Citeaux, Dijon, Bibliothèque municipale, manuscrit 0173, folio 75v.
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Figure 5 - Moralia in Job
Premier tiers du XIIe siècle, abbaye Notre-Dame de Citeaux, Dijon, Bibliothèque municipale, manuscrit 0173, folio 41v.

D’autre part, la chape est généralement regroupée avec les manteaux sous l’appellation des tenues de dessus. Comme les manteaux sont cités à part, il nous semble logique d’en faire un habit distinct mais porté normalement seul par-dessus les autres vêtements.

Nous avons donc finalement retenu une forme simple, sans manche (simplement le rabat des épaules sur le haut du membre), simple rectangle de tissus replié et avec quelques points de couture au niveau des hanches. D’autre part, comme le vêtement supérieur dans les ordres monastiques est généralement à capuche sur les illustrations et que la chape (du moins masculine) en possède invariablement), nous l’en avons dotée.

Les manteaux

Les manteaux sont destinés à être portés en extérieur, certainement à l’occasion des déplacements en dehors du lieu de vie et comme vêtement d’apparat (c’est d’ailleurs le vêtement retenu pour figurer sur les sceaux). Ils portent la croix de l’ordre au niveau de la poitrine, nous avons retenu l’idée de la mettre à gauche, sur le coeur. Un des deux exemplaires est doublé de fourrure, l’autre non [7]. Bien évidemment la fourrure ne doit pas être celle d’un animal chassé, pour des raisons d’austérité. Bien qu’il ne soit pas possible de voir correctement sur les sceaux, il nous semble pertinent de les doter de capuches, les moines ne semblant jamais être dénués de capuche sur les miniatures (par exemple, dans le Hortus Deliciarum fig.2, le frère le plus à gauche), et notre garnache n’en n’étant pas dotée.

Le patron retenu pour les manteaux est celui des habits d’apparat qui sont parvenus jusqu’à nous, un demi-cercle. Une partie en a été découpé au cou et une capuche y a été disposée.

La forme de la croix

Un des problèmes subsiste quant à la forme de la croix portée par les frères sur leurs vêtements. La croix à huit branche ne semble pas encore avoir été adoptée et rien ne vient donner d’indication sur sa forme dans les textes fondateurs. Alain Demurger, dans son ouvrage sur les Templiers, écrit [8] que l’Hôpital a gardé sur son sceau la croix à deux traverses, dite croix patriarcale en se basant pour cela sur un texte d’Ernoul [9] :

- "L’ensegne de l’abit del Sepulcre est une croix vermelle a deux bras (tele le porte li Ospitaus). Et cil del Temple le portent tote single viermelle."

L’auteur semble donc attribuer la même croix aux membres du Saint-Sépulcre qu’à ceux de l’Hôpital, différente de celle du Temple, qui serait la seule simple et non pas à deux bras. D’autre part, il est peu vraisemblable que le texte d’Ernoul fasse allusion aux chevaliers du Saint-Sépulcre, qui n’existent pas encore à son époque en tant qu’ordre [10]. On retrouve d’ailleurs la croix patriarcale également sur les sceaux des chanoines du Saint-Sépulcre, ainsi que sur leur sceau capitulaire connu pour le XIIIe siècle.

Les sceaux hospitalliers de l’époque font bien apparaître une croix patriarcale d’un côté mais il n’est pas possible d’identifier avec précision la forme de la croix sur les manteaux des frères ou des grands maîtres avant le début du XIIIe siècle lorsque Garin (ou Guérin) de Montaigu se fait représenter de face sur son sceau de grand maître (voir figure 9).

Les sceaux hospitaliers

Le premier a été publié par Gustave Schlumberger, Neuf sceaux de l’Orient latin, dans la Revue de l’Orient Latin, t.II, p.180, pl.II, n°5. La description en est reprise dans Gustave Schlumberger, Ferdinand Chalandon, Adrien Blanchet, Sigillographie de l’Orient Latin, Paris : Librairie Orientaliste Paul Geuthner, 1943, p.232 :
"Sceau de plomb de Raymond du Puy, grand maître de l’Hôpital.
RAIMUNDUS CUSTOS
Le grand maître agenouillé devant la croix à double traverse flanquée d’un alpha et d’un oméga.
Rec. HOSPITALIS - IHERUSALEM
Personnage traditionnel couché sous l’édifice du Saint-Sépulcre à triple coupole. Une croix à ses pieds ; une autre à son chevet. Une lampe est suspendue à la voûte. Un encensoir aux pieds du personnage, agité par une main invisible.

A noter que Schlumberger attribue les phrases suivantes à Delaville-le-Roulx : "Le type de la bulle capitulaire ne s’est pas modifié au cours des siècles.
Une de ses faces est semblable au revers des bulles des Grands-Maîtres et a subi les mêmes variations dans le style du tabernacle et dans les détails que l’on constate dans celles-ci. L’autre face représente les Hospitaliers à genoux devant la double croix de l’Ordre, accompagnée de l’alpha et de l’omega et du crâne d’Adam." Pour eux, il semble clair que l’Hôpital emploie la double croix comme sa croix d’ordre.

Dans sa Chronica majora, Mathieu Paris présente la bannière hospitalière, ornée d’une croix très simple. Elle n’est ni patriarcale ni à huit branches (voir figure 14).

Malgré les indices qui montrent que les Hospitaliers utilisaient la croix patriarcale, elle n’est jamais clairement représentée fixée sur les habits des frères. D’autre part, aucun auteur ne semble avoir retenu jusqu’à présent cette forme comme étant arborée sur les tenues. Il nous a donc semblé plus raisonnable de préférer pour l’instant une croix simple, qui ne possède pas encore les huit branches.

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Figure 6 - Sceau de Raymond du Puy
Fondateur et grand maître de l’ordre de 1118 à 1159
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Figure 7 - Sceau de Castus (
Grand maître de 1169 à 1173
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Figure 8 - Sceau de Geoffroy de Donion
Grand maître de l’ordre de 1192 à 1194
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Figure 9 - Sceau de Garin ou Guérin de Montaigu
Grand maître de l’ordre de 1208 à 1230
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Figure 10 - Sceau de Bertand Texi (ou de Thessy), 1230
Grand maître de l’ordre de 1228 à 1231
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Figure 11 - Bulle capitulaire - date inconnue
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Figure 12 - Bulle capitulaire - date inconnue
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Figure 13 - Bulle capitulaire - date inconnue
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Figure 14 - Bannière de l’Hôpital
Chronica Majora de Matthieu Paris, XIIIe siècle, COrpus Christi College manuscrit 016, folio 142 recto


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[1] Voir la page d’Isarn.

[2] Approuvée par le pape Eugène III entre 1145 et le 7 juillet 1153, (voir Alain Beltjens, Les cinq règles auxquelles furent soumis les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem en Terre Sainte et à Chypre, Bulletin de l’Ordre de Malte, (9):4-23, 2001, page 5)

[3] La chronique de Frisinga en 1158 parle de la multiplicité des couleurs au sein des ordres bénédictins

[4] Définition donnée par Eugène Viollet-le-Duc dans son Dictionnaire raisonné de l’architecture)

[5] C’est précisé dans l’article 55 de la Règle bénédictine

[6] Ce qui est toujours le cas des Chartreux

[7] Il existe néanmoins un vêtement templier de notre période, retrovué à Berlin, qui a été réalisé avec deux couches de laine, une plus fine que l’autre, les deux reliées au fil de soie, voir Annelies Goldmann, Das manteltuch des tempelritters, textilfragmente aus einer berliner dorfkirche, In Tidow Klaus (ed.), NESAT 5 : Archaeological Textiles. Textilsymposium Neumunster 1993,1994. Cela pourrait éventuellement remplacer la fourrure pour le manteau d’hiver

[8] Voir Alain Demurger, Les Templiers, une chevalerie chrétienne au Moyen Age, Editions du Seuil, Paris 2005.

[9] Dans la Chronique d’Ernoul et Bernard le Trésorier, éd. L. de Mas-Latrie, Paris, Société de l’Histoire de l’Ordre, 1871, p. 9. Ernoul est identifié comme un continuateur de Guillaume de Tyr, ayant été dans l’entourage des hauts feudataires de Terre Sainte, et parfois témoin direct de ce qu’il écrit.

[10] Voir à ce sujet les arguments décrits par Jean-Pierre de Gennes dans Les chevaliers du Saint-Sépulcre de Jérusalem, volume I, Editions Hérault, Cholet, 1995.




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